Pour utiliser une IA générative sans exposer un patient, on retire de chaque requête tout ce qui permet de le reconnaître, directement ou par recoupement : nom, prénom, initiales, dates, lieux, école, coordonnées. C'est la règle que pose la Haute Autorité de santé dès qu'un outil est accessible sur internet ou que la confidentialité n'est pas garantie. L'IA reçoit alors un cas clinique, pas une personne, et vous remettez les éléments d'identité vous-même dans le document final.
Cette précaution n'est pas un excès de zèle. Le secret professionnel couvre tout ce que vous apprenez d'un patient, et une requête tapée dans un assistant grand public part chez un tiers. Voici comment faire, étape par étape, sans renoncer à l'aide que l'IA peut apporter.
Pourquoi une requête à une IA engage le secret professionnel
L'article L1110-4 du Code de la santé publique donne à toute personne prise en charge le droit au respect de sa vie privée et au secret des informations la concernant. Ce secret couvre l'ensemble des informations venues à la connaissance du professionnel, pas seulement le diagnostic : l'école de l'enfant, la séparation des parents ou le métier du père en font partie.
Quand vous collez des observations dans un assistant conversationnel, ces informations sont transmises à l'éditeur de l'outil. Si rien ne vous garantit ce qu'il en fait, où il les conserve et qui y a accès, vous ne pouvez pas savoir si le secret est respecté. C'est exactement la situation que vise le guide de la HAS Premières clefs d'usage de l'IA générative en santé, publié en octobre 2025.
Ce que recommande la HAS
Le guide de la HAS s'adresse aux professionnels des secteurs sanitaire, social et médico-social. Sa clef d'usage 2.4 demande, dès qu'un système est accessible sur internet ou sans assurance de confidentialité, de vérifier dans chaque requête qu'aucune information permettant l'identification directe ou indirecte, ni relevant du secret, n'est partagée.
La liste d'exemples est précise : noms, prénoms, initiales, dates, adresses postales et électroniques, numéros de téléphone, numéros de sécurité sociale. Pour un outil qui capte la voix, le guide demande de ne prononcer aucun nom, prénom ou lieu, ni celui du patient, ni le vôtre, ni celui d'un tiers.
Deux autres clefs du même guide complètent la démarche : considérer chaque contenu généré comme une proposition pouvant contenir des erreurs, et le relire systématiquement avant de l'utiliser.
Préparer une requête sans données identifiantes : six étapes
- Savoir à quel outil vous parlez. Un assistant grand public utilisé avec un compte personnel n'offre en général aucun contrat qui encadre le traitement des données de vos patients. Un outil professionnel doit vous indiquer par écrit où sont hébergées les données, qui les traite, et s'engager en tant que sous-traitant au sens de l'article 28 du RGPD. Dans le doute, appliquez la règle la plus stricte.
- Retirer les identifiants directs. Nom, prénom, initiales, date de naissance, adresse, téléphone, courriel, numéro de sécurité sociale, nom du médecin prescripteur. Les initiales ne suffisent pas : la HAS les cite expressément parmi les éléments à supprimer.
- Neutraliser les identifiants indirects. C'est l'étape qu'on oublie. Le nom de l'école, la commune, le prénom d'un frère, la profession d'un parent, une date précise d'accident ou d'hospitalisation, une pathologie rare associée à un lieu : chacun de ces détails, croisé avec les autres, peut désigner une seule personne.
- Garder ce qui est cliniquement utile, sous une forme générale. L'âge, la classe, le type de trouble, les épreuves passées et les observations restent nécessaires pour obtenir une réponse pertinente. Écrivez « garçon de 8 ans en CE2 » plutôt que la date de naissance, « depuis six mois » plutôt que la date de début.
- Utiliser des repères neutres. Remplacez le prénom par un repère visible comme [ENFANT] ou [PATIENT], que vous retrouverez facilement au moment de compléter le document. Évitez d'inventer un faux prénom : il finit parfois recopié tel quel dans un courrier.
- Relire, puis réintégrer l'identité hors de l'outil. Relisez le texte produit phrase par phrase, corrigez ce qui ne correspond pas à votre observation, puis ajoutez nom, dates et coordonnées dans votre traitement de texte ou votre logiciel de cabinet.
Un exemple avant et après
Voici une requête telle qu'on pourrait l'écrire en fin de journée :
« Aide-moi à rédiger la conclusion du bilan de Lucas Martin, né le 12/03/2018, en CE2 à l'école Jules-Ferry de Vitré. Ses parents sont séparés, son père est gendarme. Il confond b/d et p/q, lit 42 mots par minute, et son orthophoniste précédente à Rennes avait arrêté le suivi en 2024. »
Et la même demande, débarrassée de ce qui l'identifie :
« Aide-moi à rédiger la conclusion d'un bilan de langage écrit pour [ENFANT], garçon de 8 ans en CE2. Confusions visuelles b/d et p/q, vitesse de lecture nettement inférieure aux attendus de sa classe, un premier suivi orthophonique interrompu il y a environ deux ans. Ton sobre, destiné aux parents et au médecin. »
La seconde version donne à l'IA tout ce dont elle a besoin pour proposer une rédaction structurée. Le nom, l'école, la ville, la situation familiale et le métier du père ne changeaient rien à la qualité de la réponse. Ils n'apportaient qu'un risque.
Ce qu'on peut demander sans aucune donnée de patient
Une grande partie de l'aide utile ne demande aucune information sur un patient réel :
- une liste de mots pour travailler un phonème dans différentes positions ;
- un texte à trous adapté à un niveau de classe, ou un support de séance sur un thème ;
- la trame d'un courrier au médecin ou à l'école, que vous complétez ensuite ;
- une explication accessible d'un trouble à remettre aux parents ;
- une reformulation de vos propres phrases types de compte rendu.
Pour ces demandes, la question des données ne se pose pas. Pour les autres, les six étapes ci-dessus s'appliquent à chaque fois. Les supports produits de cette façon gagnent ensuite à être ajustés au patient, comme le détaille notre article sur la façon d'adapter des exercices orthophoniques sans standardiser.
Pseudonymiser n'est pas anonymiser
Retirer le nom et le remplacer par un repère, c'est pseudonymiser. La CNIL rappelle que des données pseudonymisées restent des données personnelles, soumises au RGPD, car il reste souvent possible de retrouver la personne en les croisant avec d'autres informations. Seule l'anonymisation, qui rend l'identification impossible de manière irréversible, fait sortir les données du champ du RGPD.
En pratique, une description clinique détaillée n'est presque jamais anonyme au sens strict. C'est pourquoi le tri de l'étape 3 compte autant que celui de l'étape 2, et pourquoi le choix de l'outil reste important même avec une requête soigneusement nettoyée. Les obligations générales qui s'appliquent au cabinet sont résumées dans notre article RGPD en orthophonie : protéger les données de vos patients.
Garder la main sur le contenu
Protéger les données ne dispense pas de vérifier ce que l'IA écrit. Une conclusion générée peut sembler juste et contenir une interprétation que vos résultats n'autorisent pas. Relisez chaque phrase, gardez vos propres termes cliniques, et ne laissez passer aucune affirmation que vous ne signeriez pas. Pour structurer le document autour de ces relectures, notre article sur la façon de rédiger un compte rendu orthophonique structuré et complet propose une trame. Et pour intégrer ces outils sans alourdir vos journées, voir comment gagner du temps sans sacrifier la qualité clinique.
Certains outils sont conçus pour ce travail. Logesia, par exemple, héberge les dossiers dans l'Union européenne (Irlande), chiffre les données en transit et au repos et journalise les accès. Le détail figure sur la page sécurité des données. Quel que soit l'outil, la règle de minimisation reste la même : ne transmettre que ce qui est nécessaire.
Questions fréquentes
Puis-je utiliser ChatGPT pour rédiger un compte rendu orthophonique ?
Oui pour la forme, à condition de ne transmettre aucune information identifiante. Avec un assistant grand public dont la confidentialité n'est pas garantie, la HAS recommande de retirer de chaque requête noms, prénoms, initiales, dates et coordonnées. Rédigez à partir d'un cas décrit de façon générale, puis complétez l'identité hors de l'outil.
Remplacer le prénom par des initiales suffit-il ?
Non. Le guide de la HAS cite les initiales parmi les éléments à supprimer. Utilisez plutôt un repère neutre comme [ENFANT], et retirez aussi les détails indirects : école, commune, dates précises, situation familiale.
Des données pseudonymisées sont-elles encore protégées par le RGPD ?
Oui. Selon la CNIL, des données pseudonymisées restent des données personnelles, car la personne peut souvent être retrouvée par recoupement. Seules des données réellement anonymisées, de façon irréversible, échappent au RGPD.
